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Il a continué à dire Oui !
JUIN 2015

Dan traite des ambitions et contribue à leur réalisation. Parfois, il nage de longues distances. Parfois, il se retrouve simplement immergé à regarder le ciel. Par toutes saisons, par tous les temps, de jour ou de nuit: un choix de vie. Certains le rejoignent pour préparer leurs propres aventures d’autres tout simplement pour partager ce concept: la Coldwater Culture. C’est Dan Earthquake.

Jeudi 25 Juin 2015.

Dans l’impossibilité de courir depuis la fin du X Challenge, Ghislain, stoïque a contacté l’équipe Enduroman en demandant si un créneau natation pouvait lui être trouvé pour la traversée de la Manche. Cette traversée est strictement régulée mais l’équipe Enduroman possède un arrangement particulier avec la Channel Swim and Piloting Fédération. Cet arrangement lui permet d’utiliser les pilotes accompagnateurs en dehors des règles habituelles. Un triathlète ultra-distance expérimenté comme Ghislain peut ainsi être autorisé à nager en combinaison comme il devrait normalement le faire pour sa discipline.

L’équipe Enduroman réserve des créneaux de traversée pour le triathlon Arch to Arc (Londres – Paris) plus d’une année à l’avance. Ghislain a donc demandé à Eddie Ette (Enduroman N°1) et moi-même de l’accompagner dans cette aventure et de suppléer les membres de son équipe (comme prévu, cette assistance est restée minimale, car Céline et Tanya se sont révélées fantastiques).

Nous avons joué le jeu des possibles pendant quelques jours en regardant les prévisions météorologiques qui comme chacun sait restent au mieux incertaines. Dimanche, lundi et mardi passaient avec des prévisions très défavorables rendant toute traversée impossible. La décision de partir à minuit le mardi 23 juin est prise avec les pilotes du bateau avec des conditions non totalement idéales. Il semblait que cela pourrait être la meilleure opportunité de la semaine, mais la traversée s’avèrerait difficile et demanderait une grande détermination et des efforts supplémentaires.

Nous rejoignons Ghislain dans son logement à Douvres à proximité de la Marina et nous discutons pendant sa préparation. Nous lui offrons une petite carte de notre X Challenger Anji Page qui lui offre aussi une petite pièce de monnaie à jeter dans la mer au moment du départ en guise de porte bonheur. A la Marina nous rencontrons notre pilote Lance Oram et nos co-pilotes Shaun Fox et Harry. Shaun nous donne quelques consignes de sécurité ainsi que des conseils sur la façon d'utiliser les toilettes en mer.

Nous quittons la Marina à 00h57 par une nuit claire et étoilée et nous nous dirigeons vers Shakespeare Beach. Le départ est donné à 01h13. Ghislain est équipé de lumières attachées aux sangles de ses lunettes, à la taille et à ses bras afin que sa visibilité soit assurée dans la nuit. Le Sea Satin – notre bateau accompagnateur – possède de nombreuses lumières ainsi qu’un projecteur illuminant une vaste zone autour du nageur. De toute façon, il ne reste que quelques heures avant le lever du jour.

Les premières heures de nage en Manche sont généralement calmes. L’équipe de soutien s’installe sur le bateau et prépare les ravitaillements: un premier ravitaillement en carbohydrates Etixx et quelques aliments solides après la première heure puis ensuite toutes les quarante-cinq minutes. L’eau est chauffée à bonne température et mise en bidons avec la bonne concentration de malto-dextrines pour une meilleure assimilation. Pendant ce temps, le nageur installe dans un rythme qu'il sent pouvoir maintenir pour le reste de la journée, ralentissant souvent après que le stress d'adrénaline initiale a disparu. Shaun prédit une traversée de l’ordre de 15 heures à ce rythme.

Je conseille toujours aux nageurs de s’abstenir de toute civilité durant la traversée et j’étais donc heureux de voir que Ghislain ne perdait pas de temps en amabilités, se retournant sur le dos lors des ravitaillements tout en battant des jambes. Le soleil se levait magnifiquement pour rester accroché toute la journée. Les conditions de mer étaient plus agitées qu’à l’habitude mais supportables pour ceux qui ont déjà fait preuve de rigueur dans leurs entraînements. Ghislain entre dans le rail Sud-Ouest de la Manche à 04h23 après trois heures et dix minutes de nage.

C’est en Manche qu’a été mis en place le premier dispositif de séparation du trafic après une série de collisions dans les années 1970. Les gardes côtes anglais ont depuis lors la responsabilité des mouvements descendants de la Mer du Nord vers l’Océan Atlantique tandis que les gardes côtes français ont la responsabilité des trafics ascendants opposés. Une zone de séparation délimite ces deux voies. Des règles strictes régissent le mouvement des navires qui traversent ces voies ce qui explique le coût important lié à la traversée de la Manche. Les pilotes doivent être qualifiés et autorisés à transporter des passagers, leurs bateaux doivent être équipés de radars, d'équipements de navigation et de sécurité. La Manche est la voie maritime la plus embouteillée au monde. Ceci est confirmé à chaque traversée par la grande quantité de navires que nous croisons, certains d’une taille si impressionnante qu’il faut absolument prendre quelques photos afin d’impressionner plus tard les marins d’eau douce. Le port de Felixstowe reçoit régulièrement le "Maersk Daily" et il est rare de ne pas croiser l’un de ces mastodontes lorsque je suis en mer. Maersk exploite les plus grands navires porte-conteneurs du monde avec des navires de la classe 8E de 399 mètres et 19 navires de plus de 400 mètres de long. Nager trop près de ces monstres doit naturellement être évité.

A 07h43 après six heures trente-trois minutes de natation, Ghislain entre dans la zone de séparation. Les eaux sont moins houleuses dans cette partie avec la diminution du trafic maritime. Nous ressentons beaucoup plus la houle sur le bateau que Ghislain en mer. Il convient d’attacher toutes ses affaires et de se déplacer prudemment. J’aime nager mais les plongeons imprévus ne sont jamais aussi agréables que ceux planifiés.

Ghislain entre dans le rail Nord-Est à 08h50 après sept heures trente-sept minutes de natation. À partir de maintenant les vagues et la houle deviennent importantes et le vent a grossi. L’écume se forme à la pointe des vagues dans le sillage des navires et la houle est perturbée par des vents contraires.

Dans la onzième heure, Ghislain traverse une mauvaise passe et éprouve de grandes difficultés à manger et à boire suffisamment. La dépense d'énergie dans cet environnement hostile est importante et constante. C’est un moment très inconfortable quand le corps qui a définitivement épuisé ses réserves de glycogène va chercher son énergie dans les réserves graisseuses. Tout ultra-athlète a déjà vécu de telles sensations et cette expérience est importante lors de la traversée de la Manche. C’est alors le rôle de l'équipe de soutien de savoir ce qui doit être offert à l'athlète pour ne pas aggraver la situation de déficit énergétique. Habituellement ce sont des sucres qui peuvent être proposés, surtout après des heures dans l’eau salée, mais le corps finit par ne plus tolérer de tels apports lors d’efforts trop prolongés. Les doutes mentaux s’installent alors. Dans la majorité des épreuves ultra, il y a une mesure possible de l’effort. Aucune certitude pour la traversée de la Manche car il est très difficile de calculer le chemin parcouru et encore plus de déterminer celui qui reste à parcourir. La traversée de la Manche se vit différemment. Le nageur suit le bateau, il bat des jambes et tourne les bras. Les arrêts ravitaillement ne sont pas des pauses, ce sont des tentatives maladroites de se maintenir allongé sur le dos, tout en nageant et en s’alimentant en essayant de ne pas se faire submerger par les vagues qui se brisent sur le visage. « S’arrêter pour se reposer ou pour échanger avec l’équipe support, c’est partir à la dérive et rarement dans la bonne direction » dis-je souvent. Dans tout ce qui peut rendre une journée misérable, le « Que fais-je ici ? » est un questionnement incessant et l’envie de se reposer sur le bateau peut se renforcer de minute en minute.

Heureusement pour Ghislain, nous mettons rapidement en place une stratégie afin de l’aider à continuer. Après discussion sur la meilleure façon de l’encourager (certaines personnes réagissent à la douceur, d’aucuns à l’humour, d’autres à l’incitation forte), Eddie donne quelques instructions fermes qui aident Ghislain à se reconcentrer sur son objectif. De la nourriture lui est administrée sans beaucoup de choix sur l’opportunité de la refuser.

Ghislain passe une heure difficile mais son coup de bras est redevient progressivement plus fort et plus cadencé. Le vent a faibli aussi. Les côtes françaises sont maintenant visibles. Elles semblent proches mais aucune indication ne peut être donnée sur la distance restant à parcourir ni sur le temps nécessaire pour terminer. Nous pouvons voir l’obélisque de la Dover Patrol érigé au sommet du Cap Gris-Nez. Ce mémorial symbolise le sacrifice des soldats français et britanniques qui ont défendu les eaux du pas de Calais, hautement stratégiques, au cours de la première Guerre mondiale. La mer se retrouve alors dans une grande baie chargée de forts courants en direction du nord, vers Calais. Nous arrivons à ce point vers l’heure critique du changement de marée avec un risque important de dériver vers le port de Calais en rajoutant plusieurs heures de natation. Combien de temps reste t’il reste une question impossible à répondre malgré mon expérience. Beaucoup se sont perdus en expectations. Pour Eddie, le plus simple est d’aller le plus loin possible, le chemin se trace de lui-même. En fin de compte, il n’y a rien à faire, juste tourner les bras et les jambes. Continuer de dire « Oui » est mon simple mantra.

Ghislain a continué de dire « Oui » et nous nous sommes approchés des côtes. Sandgate semblait le point d’accostage le plus probable et nous avons préparé un dinghie pour le suivre. Harry le pilote et moi-même l’accompagnons prêts à nager afin d’assurer sa sécurité. Le grand moment arrive. Ghislain touche le sable français, se lève, marche et tombe dans un trou d’eau comme parfois il se créée sur les plages de surf. Il patauge un peu. Une petite fille le regarde captivée depuis un certain temps. Ghislain ramasse quelques galets comme il est de coutume lors d’une traversée réussie et j’en profite pour demander à notre spectatrice de nous prendre en photo tout en félicitant mon ami ultra-héros Ghislain.

Rester sur le sol français pendant plus de 10 minutes n’est pas une chose trop recommandée car les gardes côtes français nous tolèrent tout juste et donc après notre poignée de main et quelques photos nous reprenons le chemin vers notre bateau. A bord le champagne est ouvert, les cartes de remerciements sont présentées, les appels de félicitations arrivent et nous annonçons le résultat de seize heures et vingt et une minutes sur les réseaux sociaux.

Retrouvez d’autres comptes rendus sur le site de Dan Earthquake : http://coldwaterculture.blogspot.co.uk/?m=1

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