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Triple Ultra Triathlon, Lake Anna (USA)
OCTOBRE 2011

De retour du triple ultra triathlon de Lake Anna (Virginia, USA), des endorphines plein la tête. La ligne d'arrivée est franchie en seconde position après 43h47mn. Un temps natation respectable (3h36 pour 11,4 km), un nouveau record de course pour le parcours vélo (18h28 pour 540 km) mais un long chemin de croix pour la course à pied (21h18 pour 127 km).

Réveil à l'aurore, stress de compétition et décalage horaire obligent: seulement depuis 2 jours aux USA. Trois heures du matin, c'est encore un peu tôt pour un départ prévu à sept heures. Je visualise ma stratégie de course encore et encore, beaucoup d'inconnues et une question lancinante: comment gérer un effort sur plus de quarante heures? Aurais-je besoin de sommeil? Devrais-je plutôt m'économiser au maximum sur le vélo afin de tenir la distance ou au contraire prendre le maximum et gérer ensuite? C'est donc super alerte que je me présente sur la ligne de départ. Le « Star Spangled Banner » est joué à la trompette dans un silence assez émouvant et puis chacun s'aligne déjà sur la ligne.

Le départ est donné. Une petite vague de dix-sept nageurs s'élance. L'eau est tempérée, une légère brume voile le dessus de l'eau. Le soleil se lève progressivement. Les douleurs costales résultantes de ma chute en septembre ont cette fois totalement disparues. Mon amplitude de bras est redevenue normale et je me concentre afin d'économiser le plus d'énergie possible. Je me ravitaille en gel et boisson énergétique de manière régulière, la journée sera longue. Je prends ma quatrième position dès le départ et m'efforcerai de tenir régulièrement ce rythme tout au long des dix-huit allers-retours. J’accélère légèrement sur les quatre dernières longueurs car malgré la distance déjà parcourue les bras et les épaules sont encore relativement détendues. Kamil Suran qui m'a déjà pourchassé sur toute la distance me double pour les derniers 400m. Nous terminons les 50 derniers mètres au coude à coude. Nous sortons tous les deux après 3h36 d'effort à quarante minutes d'Andy Weinberg qui termine quant à lui sous la barre des trois heures.

Première bataille de la journée. Ce ne sera pas la dernière avec Kamil. Celle-ci était juste pour l'amusement. Transition rapide afin d'aborder le premier objectif véritable de la journée après ce petit échauffement de trois heures.

L'objectif est maintenant simple, faire tomber le maximum de concurrents sur la partie vélo et tenter d'établir un nouveau record de course pour ces 540 kilomètres. Autant profiter de ce point fort car les efforts sur la course à pied seront de toute façon interminables. Je commence à connaitre mes points faibles. Ma stratégie est donc simple. Parcourir le maximum de kilomètres à allure soutenue à la lumière du jour car la moyenne tombera inéluctablement à la nuit. 67 tours de 8 km à parcourir sur un parcours relativement exigeant car sans être excessivement vallonné, il n'est jamais plat, obligeant à des changements de vitesse incessants. Le demi-tour à chaque extrémité oblige quant à lui à pratiquement s'arrêter tous les quatre kilomètres et à une relance systématique dans un petit faux plat montant. Je surveille constamment deux paramètres: ma vitesse moyenne et ma vélocité que je maintiens au dessus de 90 tours par minute quelque soit le dénivelé. Je reprends assez rapidement les premiers et creuse régulièrement l'écart sur mes poursuivants. Les ravitaillements sont réguliers, gels, boisson isotonique et nourriture solide afin de me préserver au maximum de tout embarras gastrique. Les kilomètres s'accumulent, je double régulièrement des concurrents, surveille les écarts à chaque fois que nous nous croisons et c'est vers 19 heures environ que je m'accorde une première pause.

Ravitaillement, lumières sur le casque et le vélo et changement de tenue car la nuit qui commence à tomber s'annonce particulièrement fraîche. L'objectif de la première partie de course est pleinement rempli. Mon compteur affiche à plus de mi-course une moyenne horaire de 34,1 km/h. Les jambes sont fraîches. Mes premiers poursuivants directs sont à plus de 5 tours soit plus de 40 kilomètres. J'aborde donc sereinement ce grand saut dans l'inconnu: terminer un 540 km de nuit. Comme prévu, je sens la moyenne fléchir avec l'obscurité. Impossible néanmoins de le vérifier sur le compteur. Je reste concentré sur la route. Le revêtement est particulièrement bon, juste quatre trous à éviter sur le parcours. Je pourrais presque les retrouver les yeux fermés mais une erreur de concentration pourrait se révéler dangereuse. C'est d'ailleurs ce qui aurait pu arriver. Sortant de mon « couloir » habituel pour doubler un concurrent, ma roue tape dans un creux de la route. Je m'attends à la crevaison, mais non cela est passé cette fois. Il reste maintenant encore 15 tours à couvrir, il doit être aux alentours de trois heures du matin et je peine à rester concentré. Les yeux commencent à piquer, la lumière des phares de mes concurrents s'avère de plus en plus éblouissante.

Je demande un bidon d'isotonique rallongé d'une boisson à la caféine et à la taurine. L'effet (placebo?) se montre pratiquement immédiat à moins que cela ne soit seulement le fait de passer sous la barre psychologique des dix tours. Je relâche l'effort pour le dernier et pose ainsi le vélo après 18h28 avec une pause de 15 minutes comprise. Une moyenne de 29,2 km/h qui me permet de battre le record de course précédent de près d'une heure quinze minutes. Inespéré. Sensation garantie pour mes concurrents. Certains m'ont déclaré être « fatigués » d'entendre le son sourd de mes roues Fast Forward les dépassant régulièrement. D'autres n'ont vu en moi qu'une machine: 540 kilomètres sur les prolongateurs !!! Je fais réveiller Steve Kirby, le directeur de course, un peu en avance. Personne n'est encore à son poste à cette heure matinale sur le parcours course à pied. Mon avance sur mes poursuivants directs est restée à 5-6 tours. Excellent, cette première partie de course s'est déroulée comme je l'avais espéré, je reste frais physiquement, pas de casse matérielle. Je m'apercevrais néanmoins le lendemain être passé près de la crevaison: mon boyau arrière est usé jusqu'à la corde.

Nouvelle transition de 17 minutes. Changement de tenue et départ vers le grand bluff. Une heure quarante d'avance sur mon poursuivant direct. Kamil est-il meilleur coureur que moi? Pas le temps de se poser trop longtemps de question. Je décide de convertir au maximum cette avance sur la course à pied. Je boucle mon premier marathon en courant.

39 tours à enchaîner toujours sur ce parcours fait de faux-plats. Ces petites bosses finissent progressivement par faire leur effet. Elles se franchissent maintenant en marchant, le reste en jogging. Kamil refait son retard tour après tour. Il me rejoint à mi-parcours. J'ai maintenant deux tours de retard sur lui quand nous nous retrouvons pour quelques tours de marche. Le soleil est maintenant haut dans le ciel et la température est élevée. Cela fait du bien de parler un peu, cela change les idées. La compagnie est agréable. Nous repartons de temps en temps en jogging afin de maintenir notre avance sur nos poursuivants. Je ne me sens pas capable d'aller lui rechercher deux tours à ce moment. Il me chambre un peu. Je suis au plus mal. Impossible désormais de courir. Qu'à cela ne tienne, je décide de prendre une pause et lui promets de revenir plus déterminé que jamais. Il est environ treize heures.

Je profites du repas servi par l'organisation et opte pour une micro-sieste de vingt minutes. Je me fais réveiller, redemande encore dix minutes. Nouveau réveil, changement de chaussures, les pieds sont gonflés. Quelques patchs d'anti-inflammatoires sur les cuisses. Je me sens un autre homme, regonflé à bloc, le moral au plus haut. Je pars à la chasse. Il me tarde de retrouver Kamil. A mon approche, je le vois accélérer. Soit. Amusons nous un peu. Je me mets dans sa foulée. Il accélère, je m'accroche sans effort. Je le sens s'essouffler. Je me place alors à sa hauteur. Je plaisante un peu en lui disant que jamais il n'aurait dû me provoquer. Je place une petite accélération en montée afin de le tester à nouveau. Prends quelques mètres d'avance, il me rattrape et je lance alors à nouveau une accélération. Mes jambes sont incroyablement fraîches, le mental est au plus haut. Je prends ainsi quelques centaines de mètres d'avance. Rien cependant pour l'inquiéter car j'ai maintenant près de dix kilomètres de retard. Nous maintenons ce petit jeu pendant quelques tours. Si seulement j'avais pu être accompagné d'un pacer je serais peut être allé le chercher mais les tours s'enchainant, la motivation et le mental s'essoufflent. Kamil profite d'une pause pour me reprendre.

Nous décidons alors d'une alliance à deux: nous allons désormais courir ensemble, je l'aide à battre le record de course, il m'assiste afin de conserver ma second place. Nous gardons un rythme de jogging pendant encore plusieurs tours. La concurrence reste à distance et sauf défaillance nous pourrons ainsi atteindre nos objectifs respectifs. Kamil franchit la ligne d'arrivée après 15h46 de course à pied. J'assiste à l'exploit. Record de course battu, il passe sous la barre des quarante heures. Encore quinze kilomètres pour ce qui me concerne. Je les terminerai à la marche, ma seconde place n'étant à ce moment plus menacée. C'est donc vers trois heures du matin que l'on le tend le drapeau pour franchir la ligne au son de l'hymne national.

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